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avril 5, 2026
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PRÉSENTATION DE UNE FEMME NE FAIT PAS ÇA DE RAISSA YAO

Introduction

Et de deux pour Raïssa YAO, dirons-nous pour commencer. Après sa première production littéraire, le recueil de nouvelles intitulé Non, ce n’est pas de sa faute, Raïssa YAO, en continuant de s’inscrire dans la dynamique et l’élan du mouvement féministe, comme cela est rappelé en la quatrième de couverture, revient à la charge avec cette autre patate chaude: Une femme ne fait pas ça. C’est cette œuvre qu’il nous est donné de présenter. Et nous le ferons en deux axes: l’observation du paratexte et l’œuvre elle-même.

I. Le paratexte

1. Le titre

Comme elle l’a fait pour son premier ouvrage, un recueil de nouvelles également, Raïssa YAO nous propose une œuvre avec un titre phrastique: Une femme ne fait pas ça. Comme nous le rappelle Etty Macaire dans l’une de ses récentes publications, les titres-phrases visent à annoncer une thèse ou une réalité sociale, éveiller la curiosité et provoquer la réflexion, interpeller directement le lecteur, provoquer l’émotion, défendre la portée idéologique ou morale du texte. Il n’y avait donc pas meilleur moyen pour Raïssa YAO, connue comme étant très engagée dans le combat féministe, le combat pour l’égalité des sexes, que le choix de ce titre-phrase pour continuer son combat. C’est sa façon à elle d’interpeller la société sur la condition féminine. Car, forcément, la lecture de ce titre ne peut que faire comprendre qu’elle n’adhère pas à l’interdiction proclamée, qui se présente comme une contrainte de plus imposée à la femme, en vertu du droit du patriarcat de disposer de ce qu’elle doit faire ou ne pas faire ou de ce qu’elle doit être ou ne pas être. Ce titre-phrase interpelle donc, suscite des interrogations, et porte en filigrane la vision de l’auteur, inséparable de sa position de féministe, d’auteure engagée.

Mieux, le titre comporte une phrase déclarative à la forme négative qui fonctionne comme une phrase impérative. Une phrase à la forme négative comme c’est le cas pour la première œuvre qui y est d’ailleurs citée, dans la quatrième nouvelle intitulée « A malin, malin et demi ». Une phrase négative qui révèle la négation-victimisation de la femme, et la dénonce. Mais également une phrase négative qui est une suite logique du premier titre. Ainsi, l’on pourrait entendre par là que si ce n’est pas de sa faute (entendez la faute de la femme), c’est de la faute de celui ou du système qui dit: << Une femme ne fait pas ça ». Apparaît alors et encore une fois la dénonciation du système patriarcal qui est accusé d’aliéner la femme, de la voir à travers un prisme rabaissant, de lui imposer des devoirs et des interdictions iniques et caduques. Ainsi, s’il y a un coupable quelque part, c’est bien le patriarcat. Observons surtout que le croisement des deux titres, comme dans la multiplication de deux nombres négatifs, donne une phrase à la forme affirmative qui peut être celle-ci: une femme doit choisir de faire ce qui lui semble bon pour elle. Il serait d’ailleurs bon de voir comment tout cela s’illustre dans le récit. Mais en attendant, intéressons-nous à l’illustration.

2. L’illustration de la première de couverture

L’illustration de la première de couverture nous présente au premier plan une femme au teint d’ébène, habillée en robe jaune impérial avec des paillettes, qui épouse ses formes, et se contemplant dans un miroir. Intéressons-nous d’abord à son teint et constatons qu’elle a un teint naturel bien entretenu. Cela pourrait augurer de ce que l’auteure insiste pour que la femme reste et demeure ce qu’elle est et non pas ce qu’on veut qu’elle soit. Et sa robe droite qui épouse ses formes accentue l’idée qu’elle fasse justement des choix qui épousent sa personne et sa personnalité et qui la mettent en valeur. Quant à la couleur jaune impérial de la robe, elle incarne le progrès, la prospérité. La femme est ainsi invitée à faire du progrès son leitmotiv, à abandonner les conceptions anciennes et archaïques la concernant. Aussi, elle est invitée à mettre du jaune dans sa vie, à y mettre de la joie, de l’optimisme et de la lumière, en un mot, du bonheur. <<< La bonne fortune sourit à ceux qui mettent du jaune dans leur vie », dit le proverbe chinois. Enfin, la présence de paillettes sur la robe produit des effets scintillants. Il appartient donc à la femme de se faire rayonner, de faire rayonner sa vie. Cela nécessite une touche personnelle qui doit relever de son esprit de créativité. Et elle ne devrait compter sur personne pour lui assurer cela.

Il ne faut pas oublier, pour continuer à décrypter l’illustration, de signaler la présence d’un homme en avant-plan, de l’autre côté du miroir. L’homme est vu, ce n’est pas lui qui voit. Ce n’est plus lui qui voit. Cela pourrait signifier le fait que la femme doit cesser d’accepter d’être regardée, refuser de vivre selon le regard de l’homme. Elle doit plutôt inverser la tendance en se regardant et en regardant en face l’homme et la réalité. Et en regardant bien l’homme, en l’observant bien, sans œillères, elle pourra alors découvrir qu’il est bien souvent sa bête noire. N’est-il pas, justement, habillé en noir ? Cela dit, intéressons-nous au contenu de l’œuvre.

II. L’œuvre : Une femme ne fait pas ça

1. Une femme ne fait pas ça: un recueil de quatre nouvelles

L’œuvre de Raïssa YAO comporte quatre nouvelles. Quatre comme les quatre éléments fondamentaux de la matière. Quatre comme les quatre points cardinaux, donc quatre comme l’humanité, présentée comme elle est. Et puisque les quatre nouvelles racontent le calvaire de quatre personnages de sexe féminin, l’on pourrait dire que cette humanité est caractérisée par le calvaire qu’elle fait subir à la femme. La femme qui a, dans l’œuvre, des noms comme Solange, Lisa, Linda, ou Melissa mais qui porte le nom de toutes les femmes souffreteuses du monde, victimes du patriarcat. Un patriarcat dont les figures emblématiques sont Rodrigue, Maxime N’Zi, Pascal Koh et Arnaud Koka, bourreaux de leurs compagnes dans les différentes nouvelles. Souffrez que nous n’en disions pas plus car nous risquons, en voulant vous mettre l’eau à la bouche, de vous rassasier et vous empêcher de vous procurer l’œuvre et la déguster.

2. Raïssa et les équations malhonnêtes Dans son essai intitulé

Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire dénonce le mensonge intellectuel et moral de la propagande coloniale en révélant l’hypocrisie de la civilisation occidentale, une civilisation habile à mal poser les équations afin de mieux légitimer les odieuses solutions qu’elle leur apporte. Et les équations malhonnêtes qu’il met à nu sont christianisme = civilisation; colonisation = civilisation; paganisme = sauvagerie. C’est la même démarche critique qu’adopte Raïssa YAO dans son œuvre au point d’en faire un véritable pamphlet. Elle y dénonce en effet les paradigmes et les conceptions qui poussent les hommes à faire subir aux femmes des traitements inconcevables, voire cruels, inhumains et dégradants, allant même jusqu’à la non-assistance à personne en danger. Et pourtant, la Déclaration universelle des droits de l’Homme proclame en son article 5: << Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. >>>

Un exemple concret de cette méprise est donné dans la nouvelle 3, la nouvelle éponyme, par le personnage nommé Pascal Koh. En effet, celui-ci, ayant du mal à concevoir qu’une femme, surtout sa femme, puisse, elle aussi, aller au WC, refuse de lui adresser la parole, de lui faire des câlins et l’amour, et même de lui porter assistance alors qu’elle souffre terriblement, parce qu’il l’a surprise en train de faire la grosse commission. Qui l’eut crû? Pourtant, il conçoit ceci et fait cela, et beaucoup d’hommes en sont à ce stade ne pas pouvoir imaginer et accepter que leur femme le fasse ou qu’elle le fasse en leur présence. A eux, la mère de Linda, porte-parole de l’écrivaine Raïssa YAO, adresse cette belle réplique avec laquelle chute la nouvelle: « Une femme, ça fait caca et c’est normal. >>>> En lisant l’œuvre, vous en saurez davantage et vous découvrirez les autres équations malhonnêtes du patriarcat, ce frère jumeau du colonialisme.

3. Les récits rétrospectifs

Les récits rétrospectifs apparaissent dans chacune des quatre nouvelles. Ils fonctionnent comme une marque déposée de Raïssa YAO, puisqu’ils foisonnent également dans son premier recueil de nouvelles. Ces flash-backs, appelés analespses par Gérard Genette dans son ouvrage Figure III, replongent le lecteur dans le passé des personnages, en expliquant comment ils se sont connus et en racontant comment il en sont arrivés à la situation dans laquelle ils sont, qui est toujours une situation de crise, de conflit, provoquée par l’homme. Fonctionnant ainsi, ils ne peuvent que révolter davantage car ils mettent à nue les inconséquences des hommes. Mieux, ils nous invitent à replonger dans les profondeurs de l’histoire, à plonger dans les profondeurs des mentalités dans lesquelles la victimisation de la femme prend sa source. Et cette plongée doit aider à formater ces mentalités, à définir de nouveaux paradigmes, de la même façon que les personnages redirigent le cours de leur présent pour s’offrir un nouveau futur.

4. L’intergénéricité chez Raïssa YAO

Les nouvelles de Raïssa YAO ne sont pas que des récits. Ce sont des récits hybrides, habités et habillés par d’autres genres. Il y a par exemple le chant que l’on retrouve dans la nouvelle 1 avec les femmes du marché. Il y a également le texte explicatif portant sur un phénomène naturel, notamment sur la procréation et le choix du sexe de l’enfant, l’histoire, le documentaire, la retransmission d’une émission radio, des proverbes, dont celui-ci: << Si tu parles au chien, il faut aussi parler à l’os >> (qu’on retrouve dans la nouvelle 4). Il y a aussi des données statistiques précises avec leurs sources, et des passages bibliques avec leurs références. En cela, Raïssa YAO apparaît comme une écrivaine bien informée, une journaliste-écrivaine ou une écrivaine-journaliste.

5. Le projet de Raïssa YAO

Le projet de Raïssa YAO est clair: dénoncer les abus et injustices de tout genre dont sont victimes les femmes et regretter le fait que la femme prête souvent le le flanc ou s’offre en victime expiatoire. La femme doit donc cesser d’être naïve, d’être adjuvant de sa victimisation. Elle doit cesser de jouer franc-jeu en croyant que la société est engagée dans un jeu franc. Elle doit pouvoir dire non à la situation. Ainsi, si le mot d’ordre est lancé par Solange dans la nouvelle 1, les autres héroïnes des autres nouvelles y répondent, attendant d’être suivies par les femmes-personnes. La femme doit donc refuser la compromission et les compromis compromettants, comme le fait Mélissa (dans la dernière nouvelle) en demandant le divorce pour ne pas que son nymphomane de mari lui donne à nouveau une MST. En cela, elle doit user de tous les moyens, comme Lisa qui use des réseaux sociaux pour se sortir de sa situation. Elle choisit en effet un canal problématique comme solution à sa situation de femme trompée et délaissée. Et justement, pour Raïssa YAO, les femmes doivent savoir que leurs choix peuvent être jugés problématiques, peuvent être controversés, mais ce qui doit primer, c’est leur propre bien et leur propre équilibre.

Aussi, pour elle, la pratique de la sororité est une des clés de l’énigme. Ainsi, chaque héroïne qui réussit à s’en sortir a-t-elle sa complice: Madjoua pour Solo, Sharon Eliot pour Lisa, Kelly Kouassi pour Linda et la mère de Melissa pour celle-ci.

Conclusion

Il y a encore tellement de choses à dire sur l’œuvre et l’auteure qui sont à l’honneur cet après-midi, notamment l’usage du langage populaire, son humour noir, etc. Mais nous nous arrêtons là en n’oubliant pas de préciser que si Raïssa YAO a décidé de parler par le biais de la nouvelle, c’est pour que chaque excipit de chaque nouvelle soit un nouvel incipit pour les lecteurs ou les lectrices, car le combat est à continuer dans la vraie vie jusqu’à ce que le patriarcat soit déconstruit et que l’égalité des sexes soit une réalité. Surtout, n’oubliez pas que, si le titre de l’œuvre qui nous réunit est « Une femme ne fait pas ça », Raïssa YAO nous dit qu’une femme, ça fait caca et c’est normal.

Fait à Abidjan, le 12 février 2026

Fred-Urbain BRANGO (Professeur de lettres Ecrivain et préfacier Critique littéraire.)

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